samedi 11 janvier 2020

Par vérité... De l'art de perdre son latin au treizième siècle

Après avoir tergiversé dans un article précédent quant au bien-fondé du premier janvier pour premier jour de l'an, je m'accorde quelque repos "auprès la cheminée" comme m'y invite le motet ci-contre qui me prévient en outre et fort aimablement qu'il convient de redouter "el froit mois de genvier".

Ce message a toute pertinence puisqu'il évoque des temps où le réchauffement de l'atmosphère n'était point d'actualité et quand la seule retraite possible et peu négociable en hiver était celle de l'âtre. Pour conforter in fine que le frimas était bel et bien là, la teneur atteste que le propos n'est que Vérité.

Mais… que signifient les termes motet et teneur ?

Pour faire simple, le motet - versus treizième siècle - est une composition polyphonique où les voix chantées ont des textes différents, provoquant ainsi et souvent jeux de "mot"s et situations littéraires plutôt subtiles. La teneur n'est guère plus complexe à définir. Selon une étymologie simple, elle sou"tient" les voix supérieures qui s'harmonisent avec elle. Cette teneur emprunte généralement des fragments de mélodies connues, souvent latines car venant de chants d'église mais aussi parfois de chansons en langue vernaculaire (oil ou oc).

Mais… revenons à ce motet où l'on parle de janvier.

Il existe en deux versions conservées au sein des manuscrits de Bamberg (D-BAs Lit. 115) et de Montpellier (F-MO H196). La partie chantée "A la cheminée" invite bien plus qu'à la contemplation de la danse des flammes puisqu'il est question de gras mangier, en engloutissant notamment force chapons et chairs salées, le tout sans modération (cf ci-dessus partition musicale de gauche).

Est-ce pour cela, que la teneur initiale "Veritatem" telle qu'elle apparaît dans le manuscrit de Bamberg (en bas à droite de l'illustration ci-contre), issue d'un verset du graduel grégorien chanté au jour de l'Assomption, se pare soudain à Montpellier (cf ci-dessus partition musicale de droite) de paroles moins catholiques afin d'accompagner les mets précédents de délices provenant de la viticulture, sous la forme de vins français qu'il convient de préférer par vérité à ceux en provenance de l'Auxerrois.

La transformation du verset latin en vers (et en verres) français n'a pas entraîné de transformation de la mélodie et la seule éventuelle altération à subir ne concerne que celles et ceux qui ne respecteraient pas une prudente modération quant à ne point trop boire.

Le froid mois de janvier n'étant donc point si triste, je ne peux que réitérer mes vœux pour un an de grâce 2020 fait de richesses du patrimoine à découvrir et partager le cas échéant, comme en atteste le présent motet mais aussi ce fragment de calendrier d'un livre d'heures (F-BN Lat 1173), avec de quoi se pourlécher les babines, se délecter de rares vulnéraires, et s'offrir ainsi à bon compte (et contes) force bonheurs et belles humeurs !

Mais… Qu'en sera-t-il de février ?

samedi 21 décembre 2019

Enchantement ou an chahuté ?

L'enchantement lié à l'an nouveau, la renaissance tant attendue et généralement vite oubliée de toutes bonnes et saines résolutions ont actuellement de quoi être tourneboulés en nos esprits et cervelles.

Toutefois, ces enchantement et renaissance ne sont point, dans les propos à suivre, sujets ou prétextes à de quelconques rebondissements quant aux péripéties politiques contemporaines afférentes à la réforme des retraites.

Si retraite, il convient de parler, c'est de celle que je vous invite à opérer le temps du présent article pour gagner un siècle où s'affirma justement en religion celle que l'on disait de la Réforme.

Décidément, les mots sont tenaces !

Ne reste plus qu'à rechercher l'enchantement, celui précisément du nouvel an, maintenant que nous sommes arrivés en l'an 1560.

Cette année là, suite au décès de son père François II, le 5 décembre, et sous la régence autoritaire de Catherine de Médicis, Charles IX, âgé d'une dizaine d'années, prend place sur le trône de France.

Réforme oblige, le royaume est en proie à de nombreux troubles qui opposent catholiques et protestants. Ces derniers, à force d'être la cible de massacres (tels ceux de Cahors et de Wassy), décident de réagir avec une égale violence. Ainsi débute en mars 1562, la première guerre de religion qui se conclut un an après par l'édit d'Amboise, dit de pacification.

Fort de cette paix relative, le jeune roi, désormais libéré de la tutelle de sa mère - laquelle opiniâtre reste cependant très influente - entreprend sur son conseil un tour de France afin d'en connaître les provinces. Le roi voyage du 24 janvier 1564 au 1er mai 1566, célébrant ainsi le nouvel an à plusieurs reprises. Reste cependant à en définir la date ou plus exactement les dates.

Car c'est seulement au premier janvier 1567, que sont appliquées les dispositions administratives conséquentes aux édits de Saint-Germain (janvier 1563) et de Roussillon (août 1564) visant par la loi (entérinée en décembre 1564) à l'uniformisation d'un nouvel an fixé à jamais au premier janvier, en imitation à la règle déjà appliquée depuis 1540, dans le Saint-Empire Romain Germanique, alors sous l'autorité de Charles Quint.

Au cours de son périple, Charles IX constate effectivement que le nouvel an prend place, selon les contrées visitées, soit le 1er ou le 25 mars, soit à Pâques, date fluctuante entre mars et avril, soit à Noël.

Le premier janvier ne devient réellement universel dans le monde catholique qu'en 1582 avec la décision papale d'instaurer un nouveau calendrier de référence, celui dit grégorien, en hommage au souverain pontife éponyme, Grégoire XIII. (Entre temps, en 1574, Henri III a pris la succession de son frère sur le trône de France).

Plus conforme à l'adéquation des mouvements relatifs de la terre et du soleil, tenant compte d'une révolution annuelle ne reposant pas sur un nombre exact de jours*, ce calendrier impose désormais presque** tous les quatre ans, une année dite bissextile qui par l'ajout du 29 février, comporte 366 jours.
* 364,2425 jours environ.
** Les années 1700,1800,1900 sont restées à 365 jours.

Autre décision à effet immédiat pour rattraper les retards engendrés par l'imprécision du calendrier julien qui précédait , le nouvel an de 1582 se retrouve anticipé puisque l'année 1581 est raccourcie de dix jours, avec un mois d'octobre passant directement du jeudi 4 au vendredi 15.

Pour conclure, quelle que soit la date qui fut, qui est et qui sera, je vous assure de la pérennité de mes vœux les plus sincères et les plus chaleureux pour l'année à venir, avec force santé, bonheur et ce qu'il faut pour vivre en bel enchantement !

dimanche 15 décembre 2019

Chanter et être enchanté par Lo dolze Bambino

Et si Noël nous apportait un peu de douceur à la façon italienne ?

Conséquence collatérale des neuf guerres d'Italie, lesquelles engagèrent les rois de France de 1494 à 1546, (Charles VIII en fin de règne, Louis XII puis François Premier), il y a un évident engouement pour les arts renaissants en provenance de la péninsule.

Maîtres et œuvres circulent dans toute l'Europe, à destination de diverses cours royales où monarques et grands princes se constituent d'immenses collections dont profitent aujourd'hui nombre de musées prestigieux dont en France, le Louvre, où une certaine madone suffit à elle seule à attirer la foule par son sourire énigmatique.

Plus discrètes, mais toutes aussi exceptionnelles, les compositions musicales - à défaut d'être enregistrées acoustiquement - sont diffusées par l'entremise des manuscrits et des toutes premières impressions (à Venise dès 1501) que conservent aujourd'hui les bibliothèques dont celle parisienne dite nationale.
Numérisés, ces documents précieux mais fragiles, autrefois difficiles d'accès pour mieux les préserver, sont désormais consultables en ligne, notamment sur le site www.gallica.fr - Si la réplique sur écran n'émeut pas autant que d'être en présence de l'original, elle apporte cependant l'essentiel, y compris pour célébrer Noël.

Dans le manuscrit côté "F-Pn Cons. Rés. Vm7 676", qui fut copié soit à la cour de Mantoue, soit à celle de Ferrare, trouve-ton parmi la bonne centaine de pièces, un charmant chant de Noël en duo qui célèbre la venue du dolze bambino.

La mélodie est touchante, un brin naïve et porteuse d'émotion simple, comme un ultime cadeau qui m'est réservé en cette fin d'année en ma quête incessante de découvertes des beautés du patrimoine.

En bon enchanteur qui se respecte, j'en partage volontiers céans la connaissance.

Peut-être ce chant atténuera-t-il - puisque la musique est censée adoucir les mœurs - toutes tensions nées au cours d'une année intense, tant celles de 1502, dans une Europe déchirée par la troisième guerre d'Italie, que les nôtres plus contemporaines, lesquelles pourraient nuire actuellement à la sérénité de quelque voyage entre Italie et France.

Ainsi vous souhaité-je de belles fêtes de fin d'année, impatient cependant de poursuivre à l'an qui vient toutes aventures au cœur du patrimoine que je ne manquerai point vous décrire.
fresque de Fra Filippo Lippi réalisée de 1467 à 1469 dans la cathédrale de Spolète
Bien à vous,
Hervé.

mardi 29 octobre 2019

Médiéval, troubadour, ces deux mots ont-ils encore un sens ?

Suite à un récent post sur Facebook (copie en fin d'article) quant à l'usage du qualificatif médiéval appliqué aux fêtes, lesquelles se multiplient à foison, et aux musiques qui y sont prodiguées, je n'ai pas été surpris que mon questionnement ait été élargi pour dévier sur un hors-sujet insoluble et récurrent qui oppose deux camps dont les premiers exigent de l'"histo" pendant que les seconds privilégient l'envie de festoyer, quitte à se façonner des "Moyens Âges" plus approximatifs.

L'informatique ayant visiblement transformé les esprits en machines binaires oublieuses de toute faculté de modération, je n'ai guère lu de propos recherchant quelque compatibilité entre ces deux positions, si opposées fussent-elles, au profit quasi-exclusif d'expressions antagonistes, lesquelles ne demande à chacun - il est vrai - que de rester ancré sur ses certitudes, sans avoir à fournir le moindre effort de réflexions ou d'études.

Ce constat, certes un peu triste, mais point désabusé, ne me décourage pas cependant pour lancer un autre débat que m'inspire un autre terme ô combien dévoyé et détourné, celui de "troubadour".

Initialement, le mot est dérivé du verbe "trouver" en langue d'oc ou "trobar".

Il qualifie, entre les fins du onzième et du treizième siècles, des hommes (et quelques femmes dites trobaritz dont la comtesse de Béatrice de Die ci-contre) issu.e.s principalement de la noblesse, suffisamment instruit.e.s pour ciseler les plus beaux poèmes, tant sur le fond que sur les diverses formes qu'ils empruntaient.

Ces poèmes étaient éventuellement accompagnés de musique, avec des mélodies également d'un haut niveau de raffinement.

Le mouvement littéraire et musical des troubadours, fort de deux siècles d'existence, était plutôt réservé à une société privilégiée, essentiellement aristocratique. N'oublions point cependant quelques troubadours de moindre extraction (dont Marcabru ci-contre) au talent si affirmé que leurs modestes origines furent oubliées et leurs compositions compilées dans la quinzaine de manuscrits dont on dispose pour faire revivre cet immense répertoire de nos jours.

Vivre et revivre...

Disait-on déjà de ceux qui interprètent poèmes et chansons qu'ils jouaient ?

Probablement puisque l'on mentionne déjà au Moyen Âge des "joglars" (en pays d'oc) et des "jongleurs" (en pays d'oil), termes provenant du verbe occitan "joglar" qui signifie effectivement jouer. À l'art de jongler avec les notes et les mots se mêlèrent ceux visuels des arts du cirque, lequel a su garder le terme à son profit, avec pour conséquence une inexactitude fréquente concernant désormais principalement les musiciens, quels que soient leurs répertoires.

Il suffit de déclamer ou de chanter un poème ou de sortir un instrument de musique pour que toutes gens de tous niveaux d'instruction vous honorent du qualificatif de troubadour.

Le compliment est éminemment sympathique et il est reçu avec grand plaisir. Mais il n'en est pas moins inexact et a parfois de quoi faire se retourner dans leurs tombes d'illustres prédécesseurs dont nous ne sommes point - la plupart du temps - les vecteurs, puisque ne "jouant" pas leurs œuvres dont l'approche n'est pas des plus simples et requiert un travail conséquent pour en proposer des interprétations crédibles.

Je m'appuie notamment en ce propos sur ma propre expérience puisque j'ai eu la chance d'enregistrer plusieurs CD sur les troubadours (www.cd.zumeurs.net) et de partager la scène avec le duo "Joglar" dont la pertinence tient, et dans le nom de l'ensemble, et plus encore dans leur approche précise et respectueuse de la langue d'oc, tant chantée que parlée et des instruments dont ils s'accompagnent.

Qu'en conclure ?

Amis auditeurs et spectateurs, l'art de musique comme toute autre ne peut se pratiquer que dans l'humilité... Par égard pour nos chevilles et si estimez que nous méritons quelque compliment, modérez-le et appellez-nous "jongleurs" !

Par ailleurs, d'aucuns me diront que j'écris en vers la plupart des textes que je destine à la scène, éventuellement dans des formes très contraintes. Si ces rimes ont l'heur de vous plaire, je m'en réjouis et, en cela, je suis peut-être une démarche similaire à celle des troubadours.

En mérité-je toutefois l'appellation ?

Laissons cela à l'arbitrage du temps, je suis prêt à attendre quelques siècles !

Le post du 15/10/2019
Je n'ai pas la réponse...

D'un côté, je vois nombre de fêtes médiévales dont les organisateurs se disent tous plus médiévaux et "historiques" les uns que les autres, notamment dans le souci du détail historique des costumes, de la nourriture...

De l'autre, éventuellement (pour ne pas dire souvent), à longueur de videos, de teasers, de clips, de photos aussi, je vois et entends des groupes de musique dont les instruments, les répertoires et le jeu sont complètement hors sujets et semblent toutefois convenir à ceux qui les font venir et même parmi ceux cités précédemment.

Que faut-il en déduire ou penser ?

- Que le mot "médiéval" est un fourre-tout prétexte à la fête ? Fête où l'on peut laisse s'exprimer clichés, fantasmes et mythes, au détriment des savoirs et connaissances sur la période.

Soit pour résumer que l'univers médiéval est à la France (voire à l'Europe), ce que le western est aux USA ?

- Qu'a contrario et dans le souci d'un minimum d'historicité, la musique serait exclue des exigences requises pour que le mot médiéval ait du sens ?

Merci de débattre en toute courtoisie, notion que savaient pratiquer nos prédécesseurs du Moyen Âge.

jeudi 3 octobre 2019

Du bonheur de consulter les archives...

Aux seules fins d'alimenter en fines anecdotes les créations du Strawberry Consort, existantes et à venir, je relève avec plaisir, au tournant des quinzième et seizième siècles, à l'aube de la Renaissance, un échange entre le sieur Jean Marre, évêque de Condom et son pair visiteur, l'évêque d'Agen*.

Ce dernier, en digne homme de foi, consacre un véritable culte à ses chiens, compagnons dont il ne se sépare jamais et pour lesquels requête fait-il qu'ils soient aussi bien accueillis et nourris que lui-même.

Chiens et chats n'entretiennent pas forcément des rapports cordiaux.

Alors que le visiteur agenais entre dans la cour de Jean Marre, ses chiens sont agressés par les chats condomois, lesquels en étranglent bon nombre.

En bonne diplomatie, l'évêque d'Agen ronge son frein et contient sa fureur. Il se contente de demander à son hôte les pourquoi d'une telle horde meurtrière et de l'utilité d'élever par devers soi autant de chats tueurs de chiens.

La réplique de Jean Marre, sans doute inspirée par le Très-Haut, lequel particulièrement charitable en ce jour, est implacable : « Et vous, que faire de tant de chiens qui mangent le bien des pauvres pendant que mes chats dévorent les rats qui grignotent le bien des pauvres.»

Agen, à jeun ? Nul ne sait, après cet épisode qui fut fâcheux à l'endroit des compagnons canins, si les rescapés eurent moindres rations de pâtée et si de plus humbles brebis humaines en eurent quelque maigre profit.

*Il s'agit probablement de Léonardo della Rovère, membre de la famille papale (Sixte VI et Jules II). Nommé cardinal d'Agen en 1505, l'anecdote serait donc datable quelques années plus tôt.

Outre la nourriture de ses canidés, il a réglé la note du tombeau de Jules II, commandé à Michel-Ange, ce dernier, sujet d'une prochaine création du Strawberry consort : Les mots de Michel-Ange.


Les trois enluminures, chiens, chat et rat proviennent du bestiaire d'Aberdeen (XIIe siècle)

dimanche 22 septembre 2019

Fraise d'automne en Haute-Loire
ou la recherche d'autres lieux d'échanges culturels

Samedi prochain , le 28 septembre, "The Strawberry consort" ramène sa Fraise à l'auberge du Campos, à Saint-Pierre-du-Champ en Haute-Loire (43), juste en dessous de la limite méridionale du parc naturel du Livradois-Forez.


Rendez-vous est donné à 20h pour une soirée repas suivi du spectacle "La Fraise".

Sans trop en dire pour préserver moults surprises et plaisirs, le spectacle est présenté sur le site www.lafraise.zumeurs.net et le repas - selon les dicts du maître des lieux - sera exceptionnel, particulièrement pour l'assemblage des mets et des vins.

Il est donc fortement conseillé de réserver
☎ : 04 71 08 75 39, non sans avoir préalablement visité virtuellement les lieux : www.facebook.com/aubergeducampos

Notre présence (Jessica Warnock et votre serviteur) en un tel lieu a pour avantage d'ouvrir la discussion sur les modes de diffusions culturelles à venir et à développer, notamment pour des répertoires tels ceux de La Fraise, généralement réservés à une poignée de festivals spécialisés avec des auditoires qui le sont tout autant.

L'aspiration à s'ouvrir à de plus larges publics, ce à quoi nous tenons beaucoup, est favorisée par la proximité qu'impose l'espace scénique limité de lieux dont la vocation n'est ni initialement, ni prioritairement, la diffusion de spectacles.

Ce qui peut paraître une contrainte est en réalité, au seul prix d'un peu d'imagination et de souplesse d'adaptation de notre part es qualités d'artiste, une formidable occasion d'échanger plus facilement, avant et après le spectacle, le cas échéant autour de quelque breuvage qui ajoute à la convivialité.

Quant à la fatigue qui pourrait en découler, peu importe, l'Auberge du Campos ajoute au charme de la soirée, le fait bien apprécié d'un hébergement sur place.

Pour conclure, La Fraise et les autres spectacles en solo ou duo (www.zumeurs.net) sont prévus pour des représentations en tous lieux, même les plus insolites, pourvu qu'il y ait de fructueux échanges humains.

D'autres dates seront annoncées (www.dates.zumeurs.net) pour La Fraise et d'autres spectacles en des lieux similaires dont ceux des réseaux de cafés associatifs qui se développent actuellement dans le Sud-Ouest.

Peut-être imaginez-vous déjà quelque lieu public ou privé (voire chez l'habitant) où notre plaisir à jouer et partager serait le bienvenu !

N'hésitez pas à nous en parler et promis, je garde près de moi mes lunettes pour lire vos courriers et courriels.

Bien à vous, gen.te.s de Haute-Loire et d'ailleurs.

jeudi 5 septembre 2019

Un médecin ramène sa fraise !

L'étonnant et picaresque personnage du spectacle « La Fraise » se livre enfin.
La fraise - The strawberry consort

« Ah vous tombez bien ! On manque de plus en plus de médecins dans les campagnes. Votre venue est un bienfait pour le pays.
― C'est que je ne suis pas sûr de faire l'affaire.
― Comment cela ?, avec votre réputation ?
― C'est que j'aimerais en parler et rectifier certaines rumeurs qui circulent.
― Allons donc. Ne faites pas le faux modeste. D'abord, ce ne sont pas des rumeurs, mais des faits.
― Certes… Mais…
― Ah ces gens de talent, tous les mêmes ! Mais je ne vais pas perdre de temps à attendre votre bon vouloir de raconteur. Car, pendant ce temps là, la liste des patients impatients s'accroît. À croire qu'un jour, on ne verra les médecins qu'avec des rendez-vous posés des mois et des mois à l'avance.
― Ce n'est point que je renâcle à raconter. Mais vous aurez du mal à croire à ce que je vais vous dire, je vous assure.
― Êtes-vous donc si indécrotable ? Il est grand temps que je vous rafraîchisse la mémoire. N'est-ce point vous qui, il y a un an, au milieu d'un parterre de soi-disant doctes professeurs des meilleures facultés, gens arrogants et hautains s'il en est, lesquels affirmaient avec superbe que mon grand-père ne passerait pas la nuit, avez osé les contrarier en annonçant qu'il serait rapidement sur pied ?
― Oui, bien sûr. Mais…
― Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre que l'aïeul ne manque jamais la danse chaque dimanche que Dieu offre. Il a définitivement oublié le sens du mot fatigue.
― Le concernant, je n'ai aucun mérite. C'est lui qui a une belle nature.
― Nature et santé que d'autres voulaient enterrer. Et mon grand-père n'est pas seul. Plus exactement, vous n'avez jamais eu la moindre erreur de diagnostic.
― Certes, mais je n'y suis pour rien.
― Ben voyons ! À mon sens, c'est que vous avez su retenir juste ce qu'il fallait de vos longues études sans vous encombrer des belles formules qui en imposent en société mais qui ne guérissent pas les malades.
― Ne blâmez pas mes pairs. Parmi eux, il est de grands hommes.
― Mais il en n'est qu'un qui ne se trompe jamais.
― C'est justement de cela dont je veux parler.
― Avez-vous un secret ?
― En quelque sorte.
― Peu importe. Seriez-vous sorcier que la seule chose qui importerait serait le résultat.
― Ne parlez pas ainsi. Je ne veux pas finir au bûcher.
― Vous avez raison. En ce moment, la justice des hommes en use sans compter.
― Et ne parlons pas non plus de religion. Le sujet est trop sensible. Laissez-moi le peu que je sache faire.
― Soigner votre prochain !
― Ou annoncer aussi, hélas, qu'il ne pourra pas s'en sortir.
― Toutefois avec une égale exactitude. Vous êtes le plus honnête et le plus droit des médecins. Mais dites-moi, je n'arrive pas à vous donner d'âge.
― C'est que je ne suis pas né du dernier orage, ni même du dernier couronnement.
― Pourquoi évoquer nos rois ?
― Car je suis né avec l'an 1515, au premier janvier.
― Jour où François Premier…
― Montait sur le trône.
― En voilà un qui n'a pas manqué vous fournir de quoi soigner.
― Ah ça non ! À se chamailler en permanence avec Charles-Quint et Henry VIII, il est à l'origine de milliers de morts et de blessés.
― Sans compter sur les premières répressions contre les protestants.
― Lesquelles finirent par engendrer les guerres de religion.
― Et donc vous procurer du travail !
― Je n'en ai jamais manqué.
― Ce sont les rançons du talent et de la gloire.
― J'ai cependant connu des périodes moins agitées, sans guerre, sans intolérance, parfois même sans épidémie.
― Vous méritiez bien quelque vacance. Avez-vous eu famille ?
― Je me suis marié sur le tard, alors que la France connaissait une décennie plus calme.
― De quoi assurer votre descendance.
― Comme tout le monde avec enfants, puis petits enfants…
― Dont un célèbre.
― Le petit Gabriel ? Connu seulement.
― Et reconnu, je vous l'assure.
― Longtemps après ma mort, je suppose.
― Une quinzaine d'années, tout au plus. Non, non, vous pouvez être fier.
― Savez-vous quand je suis mort ?
― Il me semble que c'est en 1598.
― Le 30 avril.
― Décidément, vous aimez les dates historiques.
― C'est effectivement le jour où le bon roi Henri IV signait l'édit de Nantes.
― Et ramenait la paix dans un royaume épuisé par les guerres de religion.
― Une paix cependant fragile.
― Nourrie de tolérance.
― C'est peut-être de cela dont je suis mort.
― Comment cela ?
― J'ai dû avoir peur de manquer de clients.
― Vous n'en manquerez jamais. Voyez comment je vous ai accueilli.
― Sans vraiment savoir qui j'étais, ni d'où je tenais mon infaillibilité de diagnostic.
― Je finirai bien par le savoir.
― À part moi, il n'y a qu'une personne qui en connaît le secret.
― Peut-être la rencontrerai-je ?
― Vous la rencontrerez. Mais il sera trop tard.
― Quel encouragement !
― C'est ainsi. Mais je connais un autre moyen, plus sûr et sans risque autre que celui d'une saine distraction.
― Cela pourrait me convenir.
― Sauf si vous n'aimez point rire et pas davantage écouter de la musique, qui plus est de mon siècle, telle que je l'ai ouïe au fil du temps.
― Ne me faites pas languir.
― Mon secret, vous en saurez plus en allant voir le spectacle « La Fraise ».
― Du « Strawberry consort ».
― Rien de plus logique.
― Une dernière question.
― Je vous en prie.
― Le petit-fils…
― Tel que je connais les deux artistes du consort, je m'attends à ce qu'un de ces jours, ils m'en donnent des nouvelles*.

* En effet, une quatrième création du Strawberry consort est en cours d'écriture pour une diffusion au plus tôt fin 2020.
Mais c'est un secret tel qu'un enchanteur du patrimoine se doit de garder quelque temps avant d'en faire un aimable et joyeux partage !