vendredi 22 janvier 2021

Cueillette musicale dans un manuscrit d'Oxford

Un instrumentarium médiéval (lien recommandé : www.instrus.zumeurs.net)
#médiéval #medieval #moyenage #manuscrits #musique #musicologie #enluminure #rebec # vièle #chiffonie #orgue #flûtet #cloche #nacaires #guiterne #harpe #psaltérion #cloches #cymbalettes #traversière #Oxford #Bodleian
Parmi les plaisirs que procure l'étude des manuscrits du Moyen Âge, il y a celui de la découverte d'innombrables enluminures.
Il en est ainsi dans le manuscrit du quatorzième siècle, le Bodleian 264 d'Oxford. Celui-ci narre sur plus de deux cent cinquante feuillets, les exploits et prouesses, vraies ou supposées, de l'empereur Alexandre le Grand, lequel vécut au troisième siècle avant notre ère.
La plupart des pages sont enluminées, avec des illustrations qui ne sont pas forcément liées aux textes voisins.
(Bod 264 f265r°)
Les chapitres importants sont introduits par une scène en rapport avec le récit qui suit. L'illustration occupe a minima une case jusqu'à des dimensions qui couvrent la quasi-totalité de la surface de la page.
(Bod 264 f21v° et 20v°)
Les têtes de paragraphe se distinguent par la présence de lettrines qui sont elles-même très souvent incluses dans une petite case depuis lesquelles se développent des décors végétaux qui se glissent entre et autour des deux colonnes de texte et servent de support à d'autres éléments tels qu'animaux et personnages réalistes que viennent distraire maintes créatures des plus surprenantes.
Enfin, en bas de page, s'ajoutent fréquemment des représentations de scènes de vie de village.
(Bod 264 f3r° et 188v°)
Ce sont principalement parmi celles-ci que seront extraits au sein de cet article différents personnages qui ont en commun de pratiquer un instrument de musique, alors que le manuscrit en question n'a rien d'un ouvrage musical.
Ainsi, les seize musiciens qui suivent jouent tous d'un instrument différent. Ils ne sont qu'une petite part de ceux présents au cœur du manuscrit et de l'ensemble de l'instrumentarium médiéval. Ils sont cependant suffisamment nombreux pour que l'on puisse évoquer les différents modes de production sonore que sont les cordes, les percussions et les vents.

Cordes frottées
Pour le rebec et la vièle, le son est provoqué par le frottement d'un archet (en forme d'arc) sur les cordes. Les doigts de la main qui ne tient pas l'archet, interviennent directement sur les cordes mises en jeu pour en changer la longueur vibrante et modifier les notes émises (voir l'article précédent sur l'art de musique).
La vièle tant par son nom que par sa forme annonce déjà ce que sera le violon dès la Renaissance.
La chiffonie (ou vielle) remplace l'archet par une roue qui permet un frottement continu, à condition que le musicien actionne d'une main la manivelle située en haut de l'instrument et de l'autre appuie sur des touches qui comme précédemment ont pour effet de modifier la longueur vibrante des cordes mises en jeu.
Pour ces trois premiers instruments, le son est amplifié grâce à la présence d'une caisse de résonance. Il en est de même pour les suivants.
Cordes pincées
Autres cordes, celles que l'on pince avec la harpe, la guiterne et le psaltérion
Concernant la harpe, le principe est simple, le musicien pince la corde qu'il veut entendre, à laquelle correspond une note. C'est pourquoi les cordes ont des longueurs différentes et sont classées des plus grandes (les plus graves) jusqu'aux plus petites (les aiguës).
La guiterne, elle préfigure ce que sera plus tard la guitare. Comme pour cette dernière, le musicien pince (ou gratte) la corde directement avec ses doigts ou avec l'aide d'un plectre (un médiator)
Le psaltérion répond au même principe fonctionnel que la harpe : une corde = une note. Le son est produit par pincement des cordes par les doigts ou par des plectres. Autre mode de jeu, quand l'instrument est posé devant le musicien, le son peut être produit en frappant les cordes avec les baguettes. Dans ce cas, il convient de parler de tympanon plus que de psaltérion et de cordes frappées plus que de cordes pincées.
Percussions
Est appelé percussion, tout instrument dont le son est produit par le mise en vibration d'un matériau en portant des coups.
C'est le cas des cloches faite de métal, aussi des cymbalettes, lesquelles sont ici associées à une peau tendue sur un cercle qui leur sert de support.
Nombreux sont les instruments à peaux tendues que l'on appelle tambours de façon générique. Ils sont frappés avec les mains ou avec une baguette. Par deux sont les nacaires ou le cas échéant en accompagnant le rythme suggéré par le tambourin (petit tambour) avec une mélodie jouée sur un flûtet.
Ainsi passe-t-on aux instruments où l'on souffle : les vents.
Vents
Dans le cas du flûtet précédent, le principe sonore est le même que celui des sifflets. La plupart des flûtes se jouent avec les deux mains et avec des positions assez diverses dont celle dites de travers : les traversières.
Dans le cas de l'orgue portatif, les tuyaux n'offrent leurs notes qu'à la condition de leur envoyer de l'air qui n'est pas fourni par le souffle du musicien mais par un soufflet placé derrière l'instrument. L'air est ensuite orienté dans chaque tuyau grâce à un clavier, situé lui devant.
Le musicien peut également émettre un son en soufflant tout en faisant vibrer ses lèvres. Son qui sera encore plus puissant en allant résonner dans une trompe droite, à condition que les lèvres soient appuyées sur une embouchure.
Autre vibration possible, celle d'un élément végétal : l'anche dont le son produit est amplifié dans une chalémie, ancêtre du hautbois.
Astuce supplémentaire, le souffle de l'instrumentiste est maintenant envoyé dans une réserve intermédiaire, un sac sur lequel sont placé le hautbois précédent mais aussi des tuyaux supplémentaires, de manière à produire plusieurs notes en même temps. Le sac offre en outre la possibilité de jouer en continu et mieux assurer la fête !
Est-ce pour cela que la cornemuse était regardée de travers par la gente ecclésiastique ?

Cette quête instrumentale n'a rien d'exhaustif attendu le foisonnement d'instruments présents dans le manuscrit.

lundi 4 janvier 2021

Image du monde selon Gossouin

Ou l'importance des sept arts
#médiéval #medieval #moyenage #Renaissance #manuscrits #trivium #grammaire #logique #rhétorique #quadrivium #arithmétique #géométrie #musique #musicologie #astronomie #enluminure #orgue #cloche #enseignement #clerc #apprentissage #Metz #Lorraine
Tout d'abord, mes meilleurs vœux pour une année 2021 qu'il me plaît d'espérer moins singulière que sa précédente.
Oublier 2020 ?
Point n'est question de rabâcher ce que les médias et autres vecteurs prétendus de communication déversent es angoisses, contradictions et absurdités, proférées par des bataillons d'experts en manque d'exposition.
Je ne suis point expert moi même et me définis tout au plus comme passionné.
Par conséquent, je n'aspire qu'à une mise en parenthèse d'une année trop étrange, selon une méthode dite de résilience active qui je concrétise dans une énième plongée dans l'océan des écrits d'antan.
Appréhender 2021 !
En cette période, tout un chacun.e a bon droit de concevoir des résolutions, qu'il ne tiendra généralement pas, parce que trop hautement évaluées.
Je n'échappe point à la règle et vais cependant me fier à un certain Gossouin de Metz, auteur à succès au treizième siècle.
Cet érudit tenta d'expliquer ce qu'il en était de l'univers et de la terre, de leurs créations et de leurs bonnes marches respectives, en un ouvrage qu'il annonce ainsi dès la première ligne :
Ci commencent les chapitres du roman de maître Gossouin qui est appelé image du monde. (FR574 f1r°)
Cet opus conséquent d'environ trois cents pages connaît en son temps et bien après de multiples copies, reproductions, plagiats et aussi traductions en diverses langues.
Parmi la soixantaine d'exemplaires encore conservés, je me suis intéressé à deux ouvrages dont j'ai emprunté quelques enluminures pour illustrer ce qui guidera le cas échéant tout un chacun pour bien débuter en ses résolutions !
Après avoir établi une conséquente table des matières, Gossouin affirme ses intentions, lesquelles semblent pertinentes pour un début d'année.
Qui veut savoir et entendre ce livre pour savoir et pour apprendre comment il doit vivre et et se contenir en ce siècle dont il vaudra mieux tous les jours de sa vie […] (Fr25344 f5r°)
Gossouin se lance ensuite dans de nombreuses démonstrations et explications où le scientifique est tempéré par le religieux, voire par de réelles fantaisies ou d'intuitions dont celle de penser que la terre n'est point plate puisque de forme sphérique.
Elle n'en reste pas moins, selon lui, créée par Dieu de même que l'homme qu'il convient d'éclairer par l'enseignement des sept arts, lesquels lui faciliteront la réussite en ses résolutions.
Gossouin ne fait ici que suivre les canons de l'antique école d'Alexandrie qui segmentaient l'enseignement des arts libéraux en deux nommés respectivement trivium (3 matières) et quadrivium (4).
Le trivium 👉 La grammaire
Le trivium inclut en premier la grammaire : Ils entrèrent premièrement en grammaire (FR574 f21r°).
Indispensable, elle aide à la compréhension : Sans laquelle rien ne vaut à qui veut entendre (Fr574 f27r°)
Pour démontrer l'absolue nécessité de ne point défaillir en l'apprentissage de la grammaire, l'auteur et les illustrateurs plébiscitent une pédagogie efficace, sévère et visiblement violente si l'on en croit la présence d'une massue dans les mains des instructeurs, qu'ils soient femme ou homme.
ndla - Dans le cadre des résolutions, je préconise plus de douceur !
Fort de la compréhension acquise par de bonnes formulations rigoureusement grammairiennes, poursuivons avec Gossuin.
Le trivium 👉 La logique
Le second art est la logique, qui est appelée dialectique. Celle-ci prouve le faux et le vrai (FR574 f27v°). Et celui qui saura toute logique, il prouvera et le bien et le mal sans qu'il y ait doute.
ndla - Le bien, le mal ? Il est un autre bâton qui n'est point représenté mais qui peut être pesant : la morale.
Le trivium 👉 La rhétorique
Le tiers art a nom rhétorique qui est droiture et raison et ordonnancement de la parole, qu'elle ne soit pas pour folle tenue (FR574 f27v°).
Car le droit par lequel les jugements sont faits, et qui par raison et droiture, sont regardés en cour de roi et de baron viennent de la rhétorique (FR574 f27v°).
ndla - Faute de tête couronnée à disposition de nous autres citoyen.ne.s français.e.s, chacun.e déduira à son gré ce qu'il en est de nos têtes gouvernantes et ce dont on peut en attendre, après avoir préalablement fait toute distinction entre ce qu'apporte le trivium et ses trois composantes qui en appellent au fond et le bla bla bla communicationnel qui le dissimule grossièrement.
Le quadrivium 👉 l'arithmétique
Sans elle, les sept arts ne peuvent être acquis entièrement. […] D'elle viennent tous les nombres, par quoi toutes choses courent, vont et viennent. […] Nul.le n'est rien sans nombre. (FR574 f28r°).
ndla : en qualité de conteur, je devrais me résoudre à user d'une autre orthographe qui est celle de compteur !
Voilà une résolution qui n'aura pas tenu plus que le temps de la formuler.
Le quadrivium 👉 la géométrie
Le cinquième art a nom géométrie […] qui vaut plus que les autres. Car par lui tout est mesuré […] Par lui sait-on la vérité de toutes choses et la quantité de tout rien, si lointain est-il pour autant que l'on puisse le voir avec les yeux.
Qui bien entend géométrie, il maîtrise toutes mesures.
Car par mesures fut fait le monde et toutes choses hautes et basses et profondes. (FR574 f29r°).
Le quadrivium 👉 la musique
Celle-ci se forme d'arithmétique. La musique accorde toutes choses qui discordent et les ramène à la concorde. Ainsi d'elle sont extraits les chants […] et les accords de tous les instruments […]. Qui sait la science de musique, connaît l'accord de toutes choses. (FR574 f29r°)
ndla : notons la présence d'un jeu de cloches et, posé par terre, d'un orgue portatif.
Le quadrivium 👉 l'astronomie
Le septième est l'astronomie […] par quoi l'on s'enquiert des choses de la terre et du ciel […] Et qui sait bien l'astronomie sait mettre raison en toutes choses. (FR574 f30v°)
Fort des sept directions suggérées par Gossouin de Metz, je conclus avec quatre derniers mots de sa plume : Mettez peine au retenir (FR574 f33v°), considérant ceux-ci comme encouragements pour mieux se réjouir bientôt des bonheurs à venir : bon apprentissage et - au risque de me répéter - meilleurs vœux !